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Evelyne CHARMEUX

Evelyne CHARMEUX
Professeur à l\'Ecole Normale de Toulouse
Chercheur à l\'Institut de la Recherche Pédagogique.
Extraits d\'une conférence prononcée à Lorient, le 26 février 1994

Les Enseignants étaient venus nombreux entendre Madame CHARMEUX lors de sa conférence prononcée au Vincin le 25 février 1994. Ils liront donc avec intérêt des extraits de ce qu\'elle disait à Lorient le lendemain, dans le cadre d\'une autre conférence sur le thème des langues régionale et de la réussite scolaire.



Pour commencer cet exposé, je voudrais vous faire constaer qu\'il y a au fond deux problèmes, qui sont souvent associés et même amalgamés. Je crois qu\'il est important de les distinguer et d\'en parler successivement.

Les spécialistes d\'aujourd\'hui distinguent le BILINGUISME de DIGLOSSIE. Si on utilise ces deux mots, c\'est pour désginer deux formes de bilangage.
Ce que l\'on appelle DIGLOSSIE, c\'est la situation où l\'une des deux langues, notamment la langue maternelle la plus immédiate, est dévalorisée par rapport à l\'autre, c\'est la situation des enfants émigrants, c\'est la situation des Bretons au 19ème siècle, quand ils allaient à l\'école, etc...

... Mais ce qu\'il est convenu d\'appeler le BILINGUISME est une toute autre situation. C\'est la situation dans laquelle les deux langues sont au même niveau de qualité et de valeur, sont reconnues comme égales et ont dans la vie de l\'enfant une place bien précise.

On se dirige vers une société plurilingue qui se devra impérativement d\'avoir toutes sortes de systèmes linguistiques à sa disposition pour des communications très ordinaires. Il faudra savoir parler anglais pour les communications européennes... Parler une autre langue pour d\'autres pays, etc..., et je dis souvent que, contrairement à ce que pense un tas de gens, la notion d\'Europe, loin de tuer les langues régionales, est à coup sûr, une chance pour elles, parce que du coup il y aura toute une série de réseaux de communications qui permettront à chacun d\'utiliser la langue correspondante à ces réseaux de communications. La révolution a imposé, en persécutant les autrs langues, une langue unique et a imposé une conception normative, hypernormative de cette langue, créant des situations de diglossie à l\'intérieur même du français. La diglossie à l\'intérieur du français, on la connaît bien, la plupart des élèves de milieu défavorisé sont en situation diglossive et à l\'intérieur du français, ils sont complètement incapables de comprendre un texte écrit, un énoncé de problème et donc il faut se battre contre cette normativité. Elle a été mise en place, si j\'ose dire par la révolution, mais elle a été aggravée, oh, par l\'école de la république. Cest l\'école de Jules Ferry qui, en Bretagne et ailleurs, a imposé le symbole pour toute personne parlant la langue régionale. Cet univers de délation, de règlement de compte, de laideur était épouvantable. ON se dit : \"Mais comment peut-on asseoir une éducation que l\'on prétendait morale avec ce système ?\".

La manipulation de systèmes linguistiques différents est non seulement utile pour les enfants, on en est absolument convaincu aujourd\'hui, mais même indispensable. Si on ne parle qu\'une langue, on ne peut pas comprendre ce qu\'est une langue, paradoxalement, car on a toute sorte d\'aspect qui ne peuvent apparaître que par la manipulation de système linguistiques différents. Une langue est un facteur d\'organisation du réel, c\'est-à-dire que lorsqu\'on passe d\'une langue à une autre, on ne voit pas le monde de la même manière car la manière dont on perçoit le monde vient de la langue que l\'on parle...

... Une autre langue m\'amène à me distancier par rapport à mes évidences... Or vous savez que l\'évidence c\'est l\'aliénation, tant que quelque chose me paraît évident, ça veut dire que je suis aliéné. Le savoir, la culture, c\'est savoir que rien, jamais dans aucun domaine n\'est évident, et que tout est absolument relatif, dépend du point de vue auquel on se place, dépend de la région, etc... et vous voyez aussi entre parenthèses, que ces données qui sont des données linguistiques, ont une importance sur l\'éducation parce que si j\'ai compris cela, c\'est une porte ouverte à l\'ouverture aux autres, à la tolérance, à la compréhension des différences, etc... Si je m\'enferme dans les évidences, c\'est cela qui va générer le fanatisme, l\'intolérance, le dégoût des autres et les guerres qui sont au bout.

On peut dire aussi d\'ailleurs et ça je pourrais en témoigner, car je l\'observe dans les classes qui travaillent avec moi, que la manipulation de systèmes linguistiques différents est un puissant moyen d\'aider à la compréhension du fonctionnement d\'une langue. La grammaire est le cauchemar des classes monolingues. Dans une classe bilingue, à condition d\'utiliser la grammaire comparée, les élèves voient comment est traitée, dans une langue et dans l\'autre, la relation temporelle et on s\'aperçoit que, quand on met les enfants dans une situation de comparaison, ils ont un appétit de grammaire et de savoir comment fonctionne la langue, qui est un puissant facteur de sentiment de sécurité.

Dans tout cela, quelle est la place des langues régionale, et pour vous, du breton ? Je travaille à Toulouse avec des classes bilingues et je milite... Bien que, étant parisienne et n\'ayant pas de langue régionale, et cela étonne toujours mes amis occitans qui me demandent : \"Pourquoi défends-tu l\'occitan ?\" - Je vous défends parce que je trouve que c\'est un facteur de liberté et que je ne supporte pas qu\'on y touche\". Une langue régionale est une langue à part entière.

C\'est important qu\'on le dise car quand on parle de filière bilingue, j\'entends : \"Bon, d\'accord, deux systèmes linguistiques différents, mais alors qu\'on prenne l\'anglais, c\'est pas la peine de chercher le bretopn ou l\'occitan\". Mais commencer par la langue régionale, c\'est un moyen souvent d\'installer l\'enfant dans les racines de sa famille, car la langue régionale, elle est parlée, pas si loin. Il ne faut pas remonter très loin pour la trouver.

Parler la langue régionale, c\'est une supériorité incontestable, la grande raison, c\'est que la langue régionale est porteuse de toute l\'identité d\'une région, du patrimoine, du passé d\'une manière de voir le monde , de le vivre, de plus comme elle appartient à la région, elle est très près du milieu affectif de l\'enfant, c\'est un moyen de rentrer dans un système linguistique différent. Pour reprendre une formule d\'un théoricien, BUCOVSKI, qui parle de zone proximale de développement. Il rappelle que, pour qu\'une enfant apprenne, il faut cibler un peu au dessus de ce qu\'il sait. Si je cible sur ce qu\'il sait, il ne progressera pas, si je table trop haut, il sera en-dehors, il faut cibler dans la zone proximale de développement linguistique de l\'enfant et c\'est un moyen de le faire entrer dans un système linguistique différent, en douceur et de manière positive. Cela me paraît tout à fait indispensable. La langue régionale comparée à la langue nationale, c\'est un moyen de jouer sur la dialectique individu-société, région-nation, et c\'est vraiment le moyen de leur faire comprendre cette dialectique entre laquelle il n\'y a pas à choisir, je n\'ai pas à choisir entre la région et la nation, je dois impérativement apprendre à dialectiser les deux.

Je pense que la grande supériorité d\'une école bilingue, sur les apprentissages linguistiques pluriels que l\'on peut trouver ailleurs, c\'est que, dans une école bilingue, le français et la langue régionale sont des véhicules d\'enseignement et pas seulement des objets d\'enseignements. Si à l\'école, je me contente d\'apprendre le breton, je ne dis pas que cela ne sert à rien, mais presque à rien.

Je ne pourrais aider les enfant et avoir tous les avantages que j\'ai exposé avant, que si le breton est un véhicule d\'enseignement, c\'est-à-dire si on fait les maths en breton, l\'histoire en breton. En général dans les écoles bilingues, l\'intérêt c\'est que les deux langues ont le même statut et sont à la fois objet d\'étude, puisqu\'on fait de la grammaire, et qu\'on voit comment ça marche, et véhicule d\'étude, puisque l\'on s\'en sert pour apprendre à communiquer, pour apprendre comment deux langues fonctionnent. Là, à mon avis, c\'est une très grande supériorité.

...On échoue au collège dans l\'enseignement de l\'anglais parce que l\'anglais est objet d\'étude. Il faut absolument qu\'il existe comme véhicule d\'enseignement.

Si l\'enfant vit des situations dans la langue régionale, des situations en français, s\'il apprend à l\'intérieur de ces situations et si de temps en temps, on lui permet de faire des comparaisons de manière à bien expliciter les différences qu\'il y a d\'une langue à l\'autre, ce ne peut être que positif, et on s\'aperçoit que loin d\'entraîner une gêne, chacune des deux langues et chacun des deux savoirs enrichit l\'autre. Les élèves avec lesquels je travaille sont tellement bien entre le français et l\'occitan, que nous avons lancé des explorations de langues étrangères et de constructions même de familles de langues. On a des gamins qui au C.M. sont capables de repérer un texte en allemand, flamand et qui ont un appétit de rentrer dans les langues étrangères, extraordinaire. Le fait qu\'ils soient en classe bilingue et qu\'ils ont travaillé le français et l\'occitan, fait qu\'ils ont, face à une autre langue qu\'ils ne connaissent pas, une approche intelligente, analytique, tout de suite. Ils sont là, en train de dire : \"Tient là ce doit être le verbe, parce que, parce que...\", et ils construisent des familles, en repérant ce qui est communm, ce qui ne l\'est pas. Ils travaillent là dessus avec un bonheur infini et on remarque que cette manière de travailler sur toutes sortes de langues, a des retombées importantes sur le français. Ils ont une aptitude à produire des textes comparativemet bien supérieure aux entres enfants. Je suis convaincues que la classe bilingue est une direction qu\'il faut approfondir, encorager, multiplier, l\'avenir devrait être, que toutes les écoles fonctionnent de cette manière...
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