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Conférence sur le Bilinguisme précoce par Claude Hagège

Conférence sur le Bilinguisme précoce par Claude HagègeUne expérience intéressante faite par un chercheur allemand dont je fais état dans des travaux récemment publiés dit que le bilingue avait une aptitude particulière au raisonnement abstrait et en particulier les mathématiques pour des raisons techniques suivantes : les langues sont des systèmesde signes, constitués en lexique, combinés pour construire des énoncés (de 3 à 4000 mots pour un français cultivé, de 500 à 1000 pour un adolescent ou par la conversation courante). Ces énoncés se servent des signes mais ils ont également des règles de formation pour produire es phrases d'une langue avec le lexique. On s'aperçoit que l'unilingue ne connaît de ces signes que ce qu'on l'appelle leur signifiant (partie phonique) et leur signifié (sens). Pour l'unilingue, à tout signifiant correspond un signifié. Un bilingue lui possède pour un même signifié deux signifiants, car la traduction, le passage d'une langue à l'autre ne change pas le sens. Par exemple "ki" et "chien", "ti" et "maison".

Parce qu'il donne deux significations au même signifié, il est à même d'analyser le signifié de beaucoup plus près. Le bilingue, dans une situation d'analyse est donc en position plus favorable que l'unilingue. Mais en plus faire correspondre à deux signes un même signifiant, car quand on traduit, on conserve le sens, c'est en même temps prendre conscience de quelque chose de très important mis en évidence par le linguiste Ferdinand Saussure (linguiste suisse) au début du siècle, à savoir l'arbitraire du signe. C'est-à-dire puisque l'on peut avoir pour un même sens une infinité de formes variables, c'est que les signifiants sont arbitraires. Or saisir l'arbitraire pour apprendre de nouvelles langues, mais c'est être en situation extrêmement favorable pour apprendre de nouvelles langues, mais c'est être aussi en situation d'analyser. Le petit enfant qui est bilingue, voit tout de suite qu'un même sens est véhiculé par deux supports différents et comprend immédiatement que ce qui compte, c'est ce qui ne bouge pas, l'invariant, le sens. Etre capable d'identifier l'invariant, qui est sémantique par opposition au variant qui est phonétique et formel, c'est être en position de mieux voir que l'important, c'est l'élément sémantique. De nombreuses expériences sérieuses, importantes, attestent que les enfants bilingues sont nettement plus favorisés pour être bons en mathématiques et généralement dans les opérations mentales fondées sur l'abstraction.

Pourquoi ? Vraisemblablement parce que la sensation de l'analyse, la capacité de pousser un coup de sonde de manière térébrante dans l'analyse mathématique, à savoir qu'il voit qu'on peut analyser les signifiants comme étant distincts et les signifiés comme étant identiques, est extrêment poussée chez le bilingue. Cela explique non seulement l'aptitude très fréquemment constatée chez le bilingues à cet exercice supérieur de l'esprit que sont les mathématiques mais aussi une aptitude plus générale à la réflexion et au raisonnement, aptitude qui semble être fortement favorisée par l'état de bilinguisme et singulièrement le bilinguisme précoce. Si on veut bien admettre de telles considérations, alors les choses commencent à devenir de plus en plus intéressantes, car le bilingue est non seulement armé pour la réflexion, mais encore pour apprendre d'autres langues car il s'aperçoit tout de suite que si le signifié ne varie pas, les signifiants changent mais dans certaines limites, montrant ainsi que la diversité des langues est considérable, mais que rien ne ressemble plus à une langue, qu'une autre langue.

C'est dès 3-4 ans et jusqu'à 10-13 ans que les capacités d'acquisition des langues est la plus forte et c'est la raison pour laquelle je suis partisan du bilinguisme précoce à l'école. L'aptitude à la traduction chez le bilingue est également favorisé par cet acquisition.

Il y a deux types de bilingues :

Le bilingue coordonné qui a deux signifiants équivalents dans chacune des deux langues fait correspondre deux signfiés.

Le bilingue composé pour qui les deux signifiants ont un même signifié.

Le bilingue composé à une possession parfaite des deux langues parce qu'il n'est pas en activité de traduction permanente. Il apprend à la fois le signifié et le signifiant des deux langues. Parce qu'il ne se dit pas subconsciemment "j'ai deux langues d'un même signfié". Alors c'est important ceci parce qu'e le bilingue précoce est en situation d'être un bilingue composé. Ceci a pour effet une bien plus grande capacité non seulement à l'analyse, mais à connaïtre la langue, et mpeme si cette capacité décroît avec l'âge pour des raisons sociales et culturelles, car la langue est dominée, elle a quand mpeme une plus grande permanence que dans le cas ou le bilingue serait un bilingue coordonné.

Avantages techniques du breton pour l'apprentissage
Je cite dans "Le français et les siècles" un rapport de l'inspecteur d'académie Biron qui s'esbaudissait que les enfants avaient compris la différence d'orthographe entre chant et champ, en s'aidant de la langue corse qui dit cantu et campu.

Dans le cas de langue bretonne, les paires minimales à tirer sont très nombreuses et on ne peut pas toutes les citer. Ceci met l'enfant en position de mieux connaître la langue, mais aussi de mieux orthographier le français. Sans compter que, précisément, l'enfant bilingue parce qu'il a appris très tôt à distinguer les signes, sait très bien qu'à chaque signe correspond une graphie, et il en sera meilleur en orthographe.

La structure de la phrase bretonne fait apparaître des caractéristiques qu'elle partage avec d'autres langues et qui faciliteront aux bretonnants l'accès à ces langues.

L'expression de la possession : "x a y" se dit "y est à x". "Ar viou o peus" se dit aussi "Ar viou zo ganeoc'. L'absence de berbe avoi(r dans la phrase bretonne est une caractéristique de bien d'autres langues : de l'arabe au russe en passant par l'hébreu, le hongrois, le finois, de nombreuses langues africaines.

La conjugaison des prépositions : je parle pas de ganin, ganit, etc... qui sont en fait d'anciens noms et non des propositions, c'est aussi très fréquent dans d'autres langues comme le hongrois ou le turc, de sorte que leur apprentissage est très intéressant.

L'expression du complément d'objet direct d'une façon qui est indirecte du moins pour le KLT se retrouve dans l'espagnol, le hongrois, le turc, le persan, l'hébreu. Par exemple : "klevet m'eus ach'hanout."

La négation discontinue assez rare dans les langues, et que le breton a en commun avec le français.

Tout ceci met l'enfant bretonnant en situation d'avoir à travers une langue assez exotique un très très large éventail de moyen d'expression qui viennent s'ajouter à ceux que le français lui propose.

Enrichissement culturel par la capacité chez l'enfant de s'ouvrir à travers cette langue différente à des traits typologiques que beaucoup d'autres langues ont, auxquels il a un accès indirect par le bilinguisme francais-breton. Ceci est pour moi d'une valeur inestimable sur le plan de son développement culturel, intellectuel et même moral.

Parlons maintenant d'efficacité. Je suis depuis peu professeur au Collège de France qui est une institution prestigieuse et j'accepte volontiers de mettre ce prestigue au service de la langue bretonne. Ce que je raconte, il faut que ça se sache, sinon à quoi cela servirait-il que je soit venu.

Par le professeur Claude HAGEGE du COLLEGE DE FRANCE
Chercheur à l'Institut de la Recherche Pédagogique.
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