Bretagne Le fruit défendu ?
de Ronan Le COADICPréface
Yanne-Ber PIRIOU
Comment peut-on être breton en ce début de XXIè siècle ? La question se pose à certains cependant que d'autres, remplaçant l'interrogation par une exclamation, s'en scandalisent volontiers. C'est que l'effacement progressif de cette identité était, en quelque sorte, programmé depuis longtemps en hauts lieux. Les intéressés eux-mêmes semblaient s'y être résignés jusqu'à ce que, de façon totu à fait imprévue, leurs propres fils cessent d'être raisonnables et revendiquent le droit à une identité plurielle qui ne peut que contrarier toutes les certitudes nationalistes. "Je ne suis pas breton, français, letton, chinois, anglais, je suis à la fois tout cela" écrivait Armand Robin. Rien de tel pour lutter contre les langue de bois que de prendre ainsi mesure dans l'impossible. Magnifique folie que cette volonté de conquête de la parole humaine dans totalité ! Que sommes-nous sans cette ambition ? Rien n'est d'ailleurs plus étranger à notre tradition la plus authentique que le repli sur une seule langue. Le premier ouvrage imprimé à Treguier en 1499 n'est-il pas le Catholicon, ce dictionnaire trilingue où cohabitent le breton, le français et le latin ?
Ainsi donc, dès le XVè siècle, la Bretagne revendique une culture d'ouverture. Ouverture sur les pays celtiques d'Outre-Manche, ouverture sur les pays francophones, ouverture sur le monde. Cette triple exigence s'est maintenue contre vents et marées jusqu'à nos jours où la culture bretonne contemporaine reste fidèle à cette vocation résolument plurielle.
Rien de plus métissé, en effet, que cette musique bretonne où se mêlent et s'entremêlent les permanences et les influences les plus inattendues, cependant que la plus chaleureuse des fraternités s'épanouit dans la convivialité joyeuse des festoù-noz. Rien non plus qui soit plus porteur d'avenir que le développement d'un enseignement au moins trilingue, à l'instar de ces écoles européennes qui existent déjà au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie et même en Grande-Bretagne. En France, où deux personnes sur trois sont non seulement monolingues, mais heureuses de l'être, les initiatives de cet ordre sont beaucoup plus timides. Pourtant, l'intérêt croissant pour les écoles où l'enseignement se fait en breton, en français et en anglais, est significatif. Significaives aussi, hélas, les crispations qui ont conduit certains à y voir une menace plutôt qu'un espoir.
Si menace il y a, c'est plutôt sur ces quinze mille locuteurs de moins de quarante ans dont la langue ne survivra pas aux prochaines décennies si la pédagogie de l'immersion, pratiquée par Diwan avec le succès que l'on sait, est rejetée par l'enseignement public.
Que restera-t-il de nous, si nous acceptons de nous laisser déposséder de ce breton charnel qui nous habite depuis la nuit des temps ? Sa condamnation à mort, régulièrement répétée au dix-neuvième et vingtième siècles, n'a-t-elle pas déjà produit assez de désespoirs et de drames ?
Vers quelles autres capitulations nous acheminons-nous si nous nous laissons faire ? Au nom de quelles perversions du bon sens, des citoyens devraient-ils se voir toujours refuser certains bienfaits de la Déclaration des Droits de l'Homme au pays même où ils sont nés ? Au nom de quoi une langue et une culture dominaites devraient-elles étouffer toutes les autres sur le territoire de la commune république ? C'est parfois là où on l'attendrait le moins que le nationalisme le plus borné réapparait, paré de toutes les séducations de la Cultures, des grands principes et des bons sentiments. Mais, république, démocratie, laïcité, droits de l'Homme sont des valeurs bien trop précieuses pour les laisser confisquer par que que ce soit, surtout par ceux qui se posent toujours en docteur de la Loi, en gardiens du Temple, et qui n'ont jamais rien à apprendre des autres. Voici déjà quelques années que dans son "Introduction à une poétique du divers", l'écrivain martiniquais Edouard Glissant a démontré qu'une identité qui ne s'appuie que sur une seule langue, se fragilise toujours. Le lumineux Amin Maalouf ne dit pas autre chose quand il écrit dans "Les Identités meurtrières": "Aujourd'hui, toute personne a besoin, à l'évidence de trois langues. La première, sa langue identitaire; la troisième, l'anglais. Entre les deux, il faut obligatoirement promouvoir une deuxième langue, librement choisie, qui serait souvent, mais pas toujours, une autre langue européenne. Pour chacun, elle serait, dès l'école, la principale langue étrangère, mais elle serait bien plus que cela aussi, la langue adoptive, la langue épousée, la langue aimée..." Les seules identités et les seules cultures qui vaillent sont toujours celles qui refusent de s'exclure. C'est grâce à elles que s'ébauche la promesse de cette grandiose harmonie de tous les peuples de la terre dont parlent les anciens textes hindous des Upanishads. Bon gré, mal gré, il va bien falloir tout repenser. Repenser la Région, la Nation, l'Etat pour se donner les moyens d'avancer dans une Europe qui va devoir s'affirmer de plus en plus politiquement et culturellement.
Ronan le Coadic est de ceux qui depuis plusieurs années déjà, se sont penchés sur ces problèmes. Auteur des 1991 d'un travail remarqué sur les Campagnes rouges de Bretagne, on lui doit aussi une thèse volumineuse consacrée à l'Identité bretonne. Cet ouvrage est rapidement devenu la référence incontournable sur le sujet. Plus récemment, c'est encore Ronan le Coadic qui a été à l'origine de la publication des oeuvres complètes d'Anjela Duval dont la première édition a été épuisée en quelques mois. Les articles et les études qu'il a réunis ici, sont tous, d'une façon ou d'une autre dans le prolongement des travaux précédents. On cueillera parfois de sinistres citations dans ce livre. Ainsi de celle où Jules Ferry rappelle en 1888 que la France a "le devoir de civiliser les races inférieures". On l'avait presque oubliée cette phrase-là ou, peut-être, voulait-on l'oublier. A combien de citoyens respectables cette phrase donna-t-elle pourtant bonne conscience aux quatre coins de l'Empire colonial français ou même, parfois, tout simplement, aux quatre coins de l'Hexagone ? Dès 1920, en effet un pédagogue quimpérois ne va-t-il pas jusqu'à écrire : "L'instituteur -colonisateur doit se garder de heurter trop brusquement les traditions séculaires profondément enracinées dans le granit du sol breton. Un avantage appréciable pour aider au succès est l'être breton soi-même, breton bretonnant, vacciné par le sérum d'une rééducation qui neutralise les défauts inhérents à la race et en développe les qualités spéciales (1)." Quelques années plus tard une circulaire ministérielle, publiée dans le Bulletin de l'enseignement primaire de septembre 1925, ira même jusqu'à préciser : "L'école laïque, pas plus que l'Eglise concordataire, ne saurait abriter des parlers concurrents d'une langue française dont le culte jaloux n'aura jamais assez d'autels". Le problème a donc pris désormais une dimension religieuse inattendue que l'on revendique même clairement. Tout commentaire semble superflu. Du moins mesure-t-on là ce que fut le conditionnement de beaucoup d'enseignements au cours du vingtième siècle. Taire ce genre de fait, c'est se condamner à ne rien comprendre à certaines de leurs conséquences. Pour être pleinement efficace, le devoir de mémoire ne doit jamais être sélectif. Dans ce livre, Ronan le Coadic ne fait pas mystère de ses sympathies mais, en sociologue consciencieux, il ne laisse rien dans l'ombre. A nous donc, maintenant, de savoir le lire, le méditer, le critiquer, le compléter, l'enrichir à notre tour. Le débat démocratique a tout à y gagner.
(1) L'enseignement du français dans les écoles rurales bretonnes par L. Flatrès, instituteur, Quimper, Imprimerie Jaouen, 1929, p 8.